Yanko Tsvetkov, Atlas des préjugés ; Christian Grataloup & Gilles Fumey, L’atlas global

Deux atlas pour une révolution

Il  est temps de sor­tir les cartes du double car­can uti­li­taire et nor­ma­tif dans lequel elles ont été pro­gres­si­ve­ment enfer­mées à coups d’exercices sco­laires, d’informations média­tiques et de plans de com­mu­ni­ca­tion. Jamais le citoyen, le consom­ma­teur et le conduc­teur n’ont été autant ciblés par une pro­fu­sion de cartes qui l’informent, l’orientent et le guident. La carte est un savoir imposé par un auteur qui se cache, sou­vent. Elle n’affiche que trop rare­ment son sta­tut de créa­tion. D’oeuvre. La carte est une créa­ture étrange qui ne sup­pose aucune nuance et ne sup­porte ni rature, ni dia­logue. On attend d’elle qu’elle dis­tri­bue, par­tage, explique et pla­ni­fie de manière neutre et objec­tive. En cas de désac­cord car­to­gra­phique, c’est la guerre ; à coups de cartes ! Auto­ri­taire, la carte est cen­sée dire ce qui est là, et ce qui n’est pas là, ce qui est à qui et ce qui est à quoi. La carte est un pou­voir et un faux-semblant. Il faut désor­mais la faire pro­vo­cante, imper­ti­nente au sens le plus noble du terme, au sens le plus citoyen. Un savoir qui ne s’approprie pas est un savoir mort. Rendez-nous les cartes ! Allons les cher­cher. A la Bastille !

Cette (re)conquête ne peut se faire qu’à coups d’ouvrages et de pro­po­si­tions. Les édi­tions des arènes ont publié deux atlas qui contri­buent à la lutte, cha­cun à leur manière. Deux atlas de com­bat sur les­quels nous pou­vons nous appuyer pour pro­po­ser 3 articles à une future Décla­ra­tion des Droits de la Cartographie.

 Article 1er : Tous les hommes naissent libres de pen­ser et de faire les cartes. Les dis­tinc­tions car­to­gra­phiques ne peuvent être fon­dées que sur l’utilité com­mune (et encore… ce der­nier point reste à discuter.).

Yanko Tsvet­kov est un artiste, illus­tra­teur gra­phique né en Bul­ga­rie, ins­tallé aujourd’hui en Espagne. Il a tra­vaillé dans toute l’Europe. En 2009, il a publié comme ça, pour rire, une carte humo­ris­tique de l’Europe sur iIter­net. Le délire car­to­gra­phique a fait boule de neige. Il est devenu pro­jet édi­to­rial et les cartes se sont mul­ti­pliées, toutes plus drôles les unes que les autres. L’histoire de l’Europe est revi­si­tée à coups de sabres et de cli­chés. L’Europe, le monde est ses régions sont cro­qués en fai­sant varier les ima­gi­naires col­lec­tifs. L’Europe de Ber­lus­coni est une Europe de filles mul­tiples. Sub­jec­tif et sub­ver­sif, l’Atlas des pré­ju­gés fait écho au monde dans lequel nous vivons. Fer­mez les yeux, dites le nom d’un ter­ri­toire… Rus­sie, Mol­da­vie… que voyez vous? En jouant sur les iden­ti­tés et les repré­sen­ta­tions il nous pro­pose la meilleure manière de vivre ensemble : par le rire. Un rire salu­taire et éclai­rant. C’est l’atlas d’un gai savoir.

 Article 2 : Aucune carte ne peut pré­tendre être plus objec­tive qu’une autre. Aucune carte n’a le droit d’imposer aux autres cartes un mode par­ti­cu­lier de cen­trage, de pro­jec­tion et de moda­lité de représentation.

Article 3 : Tout sujet, qu’il soit fic­tif ou concret, mérite une cartographie.

 L’Atlas glo­bal dirigé par Chris­tian Gra­ta­loup et Gilles Fumey vient avec force affir­mer un prin­cipe : on peut faire carte de de tout bois : du bon­heur, des voyages de Tin­tin et des canons de beauté du monde. Cet atlas n’est pas seule­ment des­crip­tif et expli­ca­tif (des enjeux actuels sont posés : éner­gie, cli­mat, Inter­net), il est aussi mani­feste. Il nous invite à mul­ti­plier les approches (pri­son­niers dans le monde, cinéma, foot­ball) et à faire varier les pers­pec­tives géo­gra­phiques et his­to­riques (la résis­tance des Amé­rin­diens, le Babel lin­guis­tique du XVͤ siècle). Le monde s’apparente ici à une matière vivante, mul­tiple, désor­don­née, qui ne peut se réduire à des cartes clas­siques et ordon­nées de res­sources, de flux, de villes, de pays et de ports.
L’Atlas glo­bal est un atlas qui tourne comme la terre et assume enfin l’exotisme du regard. Nourri par l’important cou­rant de l’histoire glo­bale, il pro­pose à sa manière d’assumer non seule­ment le monde actuel, tissé, fabri­qué par la mon­dia­li­sa­tion mais éga­le­ment de redes­si­ner son his­toire, de reve­nir sur une car­to­gra­phie expli­ca­tive du monde qui pen­dant très long­temps a mis l’occident au centre des évo­lu­tions. Cet atlas contri­bue à un véri­table aggior­na­mento. Le savoir car­to­gra­phique euro­péen, déter­miné comme mar­qué au fer rouge par la domi­na­tion occi­den­tale du monde, n’a pas pu repré­sen­ter le monde autre­ment que dans cette pers­pec­tive. Il a besoin de sor­tir du para­digme occi­den­tal usé pour mieux racon­ter le monde d’aujourd’hui, tel quel. Tel qu’il est et tel qu’il a été.

Alors, citoyens, à vos cartes !

camille ara­nyossy

- Yanko Tsvet­kov, Atlas des pré­ju­gés, (tra­duit et adapté de l’anglais par Jean-Loup Chif­fet). Edi­tions les arènes, Paris, sep­tembre 2014, 80 p. — 14,90 €.

- Chris­tian Gra­ta­loup et Gilles Fumezy (dir), L’atlas glo­bal, 60 cartes inédites : un autre monde émerge sous nos yeux, Edi­tions les arènes, Paris, novembre 2014, 149 p. — 24,80 €.

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