Andoche Praudel, Le noir n’a pas gagné

Sur-vivance de la luciole

Tout ce que Prau­del expose et exprime, pho­to­gra­phie et écrit dans un livre rare devient une suite de notes et de vues en marge d’un texte tota­le­ment effacé, de pay­sages per­dus. Nous pou­vons par la force de l’écriture poé­tique décou­vrir une vérité d’existence qui dépasse lar­ge­ment le pur effet de nos­tal­gie si bien que les sens pos­sibles sont mul­tiples. D’un fin rideau d’une chambre, d’une haie où se lèvent les fleurs ou le feu, des trous dans le ciel, des flaques sur le sol sur­gissent « Temps plein temps mort bois blanc bois noir ».
De l’aube presque grise, passent le jour et puis le soir tan­dis que toute chose mène sa ronde :
« la radio, la télé grin­ce­ments du monde ».
L’hiver a mis au jour un nid de pie, on a tué un porc dont per­sonne ne veut du bacon. Désor­mais, le passé est si plein que le futur devient « un trou blanc ». Quelqu’un demande « Pour­quoi devrais-je com­prendre » et ajoute « Que veux-tu ? ». Mais celui à qui la ques­tion est posée pleure désor­mais sans larmes celle qui l’a émise jadis. Reste d’une ven­deuse de bas à Ter­ras­son
« Ses jambes dégai­nées de soie
ou de nylon
Rou­gies de l’eau froide ».
Elle est si gla­cée qu’elle les brûle tan­dis que le ciel passe loin­tain et que « de l’eau le miroir se brise ». Tous les corps refroi­dissent  :« On leur ferme les yeux les habille les coiffe », les nuages défilent « comme sur la route les vaches ». Mais c’est ainsi qu’il pleut encore des formes sur le monde.

A la dif­fé­rence des pho­to­gra­phies où tout se noie en la brume, dans de texte « les contours sont plus vifs » pour une rai­son majeure. Andoche Prau­del sait bien quels mots rete­nir. Il faut savoir les trou­ver car sans eux
«la source peut se perdre
Au pic ou la houe il faut la déga­ger
Faire cou­ler l’eau qui sourd
Sinon plus de
Fleuve comme plus de Gironde à Bor­deaux rien. »

Ce qui voue à l’échec et au déses­poir est donc méta­mor­phosé. Et si le lan­gage des choses et de l’existence s’est sou­vent éteint demeure la luciole de la poé­sie, sa lumière, son appa­ri­tion. La vie per­dure. Eprou­vée par­fois dans la dou­leur, elle se pro­longe en un sens plus exta­tique. Preuve que le livre de Prau­del est l’exemple par­fait d’un contre-feu au malaise dans la culture : grâce à lui des sur­vi­vances che­minent. Ceux et ce qui ont dis­paru appa­raissent dans le pré­sent comme nou­veauté rémi­nis­cente, nou­veauté « inno­cente » d’une his­toire détes­table dont l’auteur n’eut naguère qu’un souci com­pré­hen­sible : s’en écar­ter.
Doré­na­vant, ces révé­la­tions deviennent la sal­va­tion finale à une liberté intérieure.

jean-paul gavard-perret

Andoche Prau­del, Le noir n’a pas gagné, Edi­tions Mono­logue, Paris, 2014, 64 p.

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