George Orwell, Une vie en lettres, correspondance (1930–1950)

Un homme admirable

Le volume réunis­sant la cor­res­pon­dance de George Orwell (par­se­mée de lettres d’autres per­sonnes, dont sa pre­mière femme, Eileen) per­met au lec­teur de se faire une idée assez pré­cise de la per­son­na­lité du roman­cier, qui ne risque de déce­voir aucun de ses admi­ra­teurs : il y appa­raît non seule­ment comme exem­plaire, mais aussi comme très atta­chant.
On s’émerveille de son cou­rage inex­tin­guible, qu’il s’agisse de sur­vivre pen­dant une (longue) période de vaches maigres — en se nour­ris­sant essen­tiel­le­ment de ce qu’on cultive, sans ces­ser d’écrire -, de défendre ses idées, ou de résis­ter mora­le­ment à la tuber­cu­lose (qui finit par le tuer). On est frappé par la com­bi­nai­son, si rare, d’opinions affir­mées, de tolé­rance envers ses contra­dic­teurs et d’honnêteté intel­lec­tuelle – ah, s’il y avait dans le pay­sage contem­po­rain fran­çais quelques débat­teurs comme celui-là !… On l’admire d’autant plus en décou­vrant que, même dans une situa­tion dif­fi­cile, l’écrivain refu­sait de tou­cher des droits d’auteur pour les ver­sions de La Ferme des ani­maux et 1984 des­ti­nées à être dif­fu­sées clan­des­ti­ne­ment dans les pays com­mu­nistes, et qu’il allait jusqu’à les spon­so­ri­ser, y com­pris peu de temps avant de mou­rir. Enfin, le natu­rel affec­tueux, l’humour, la géné­ro­sité et le stoï­cisme qui se dégagent de l’ensemble de sa cor­res­pon­dance sont si pro­non­cés que le lec­teur a l’illusion de côtoyer cet être bienfaisant.

J aurais aimé louer sans réserves les édi­tions Agone pour ce volume mais, mal­heu­reu­se­ment, la tra­duc­tion est loin de ce que George Orwell aurait mérité. Sur la pre­mière cen­taine de pages, son niveau reste rela­ti­ve­ment bon ; la suite donne l’impression d’un pre­mier jet, com­pre­nant d’inacceptables angli­cismes (tels que “drogue“ quand il s’agit d’un médi­ca­ment, “à pro­pos“ et “avec“ employés dans des contextes où la gram­maire fran­çaise ne les tolère pas, et des incon­grui­tés comme “orga­ni­ser de l’alcool“ ou “orga­ni­ser une voi­ture“), sans par­ler des lour­deurs et des mal­adresses qui en viennent par endroits à brouiller le sens du texte — que signi­fie, par exemple, “Il me prie de lui excu­ser le long délai en répon­dant à votre lettre“ (p. 624) ? Ce n’est pas le seul cas de cha­ra­bia qu’on trouve dans le livre, hélas ! Il suf­fit de feuille­ter au hasard pour trou­ver de ces perles : “Il me semble dom­mage de com­men­cer à faire pous­ser des racines quelque part et puis de les arra­cher de nou­veau“ (p. 531) ; “ce qui ne va pas chez moi a affecté mes ongles“ (p. 513) ; “content d’être parti avant la fête pour ne pas être ‘une tête de mort’“ (p. 481) ; “j’espère que votre livre rem­plira cer­tains des trous dans mon savoir“ (p ; 301) ; “J’ai sou­vent pensé à moi­tié que je pour­rais aller à Bris­tol“ (p. 264)… N’y avait-il pas moyen de nous offrir une ver­sion fran­çaise moins bâclée ?

agathe de lastyns

George Orwell, Une vie en lettres, cor­res­pon­dance (1930–1950), tra­duit de l’anglais par Ber­nard Hœpff­ner, Agone, juillet 2014, 666 p., — 35,00 €

Leave a Comment

Filed under Essais / Documents / Biographies, Non classé

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>