Emmanuelle Pagano, En cheveux

Cheveux d’ange

Le musée des Confluences va ouvrir ses portes à Lyon fin 2014. Pour l’occasion, le lieu inau­gure la col­lec­tion Récits d’objets, en coédi­tion avec les édi­tions Inve­nit. Le prin­cipe est simple : invi­ter des auteurs à choi­sir une œuvre du musée et à lui consa­crer un court texte. Celle qui avec Nouons-nous exa­mi­nait tous les moyens de se prendre la main a choisi un châle où à la fois tout se noue, tisse, s’enchevêtre et pas seule­ment sur un plan tech­nique. Cette pièce est ori­gi­nale autant par sa nature que son his­toire. Sa soie n’est pas celle du ver à soie dont Lyon se fit une spé­cia­lité et en tira une de ses richesses. Elle est créée par un coquillage : la grande nacre de Médi­ter­ra­née. Afin de tenir face aux cou­rants marins, ce der­nier s’arrime aux rochers à l’aide de fila­ments en touffes. Cette matière est connue depuis l’Antiquité et fut uti­li­sée jusqu’au début du XXème siècl afin de confec­tion­ner de vête­ments ou acces­soires pour les plus hauts digni­taires poli­tiques et reli­gieux.
Le châle est donc tissé à par­tir de telles fibres et son pour­tour est orné d’une frange de bys­sus à l’éclat mor­doré. Il a été acquis en Ita­lie au début du mil­lé­naire. Ce détail est impor­tant. Car, pour la nar­ra­trice venue obser­ver ce châle et mise en scène par Emma­nuelle Pagano, la beauté d’une telle pièce est moins impor­tante que son his­toire. Elle lui per­met de renouer avec ses sou­ve­nirs puisque ce châle appar­te­nait à sa famille. A peine sorti de sa boîte qui le pro­tège l’héroïne est ren­voyée à son enfance et fait jaillir « le por­trait de Nella, ses che­veux aussi bruns que le châle est blond, mais avec les mêmes reflets roux, et der­rière elle, un peu en retrait, mon autre tante, Bice, pro­je­tant une ombre sur elles, mon père, leur frère aîné, et, cachée par cette ombre, toute mon enfance à Stellanello ».

Au sein de cette famille le père est un fas­ciste sans états d’âme. La tante de la nar­ra­trice – Nella – est la seule à résis­ter à ce patriarche jusqu’à sacri­fier sa propre vie et ne pas avoir à subir un mari du type de ce poten­tat domes­tique. La seule richesse de ce cœur libre est ce châle dont elle appré­cie le tis­sage, sa finesse, la rareté de sa matière. Nella refuse de la consi­dé­rer comme objet de séduc­tion et d’ostentation de la beauté fémi­nine. Il devient par sa rareté et sa fra­gi­lité le sym­bole de cette femme. Si bien qu’à sa mort la nar­ra­trice a voulu qu’il ne soit pas réservé au domaine de l’intimité fami­liale dou­lou­reuse : elle l’a offert au musée. Dans le texte, le châle n’est pour­tant pas exposé. Il est gardé dans les réserves (ce qui n’est pas le cas dans la réa­lité muséale).
La nou­velle devient un “check-up” non dénuée d’une froi­deur cli­nique. Néan­moins, l’écriture met du trouble dans l’évocation. Le châle devient la « figure » de la fêlure exis­ten­tielle. Elle sur­git en une forme de rigo­risme capable de débri­der tou­te­fois une sorte de sen­sua­lité para­doxale dont le titre du livre témoigne. Nous sommes plon­gés au coeur d’une errance immo­bile dans laquelle l’objet cata­lyse une force pas­sive. Sur­git le flot obs­cur d’un sombre désir, d’une attente et d’une per­pé­tuelle inter­ro­ga­tion. Le châle devient ainsi le « drap » de fan­tômes ou de spectres qui hantent à nou­veau la nar­ra­trice en mémoire d’une société qui condamne la femme à plus souf­frir de la vie que d’en jouir.
Si bien que l’espace de la fic­tion se trans­forme en frange du châle. Le tex­tile qui échappe à toute loca­li­sa­tion pré­cise donne une sorte d’éternité à l’éphémère. Il devient un appel à l’imaginaire à tra­vers les indices inter­sti­tiels et les frus­tra­tions qu’il per­met d’explorer. Ce n’est pas là pour autant une fuite devant la le carré de soie mar­time : au contraire. Il s’agit de trans­gres­ser la sur­face et de plon­ger dans l’antichambre de la (re)présentation.

Lire notre entre­tien avec l’auteur

jean-paul gavard-perret

Emma­nuelle Pagano, En che­veux, col­lec­tion Récits d’Objets, coédi­tion Musée des Confluences et les édi­tions Inve­nit, 2014, 76 p.

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