Jean-Marie Guénois, Jusqu’où ira François ?

Le che­min de François

Les médias, sacri­fiant au culte de la per­son­na­lité éta­bli autour du pape Fran­çois, se délectent d’une part de la rup­ture que le nou­veau pape incar­ne­rait avec son pré­dé­ces­seur et d’autre part des pro­jets qu’on lui prête de révo­lu­tion­ner la doc­trine de l’Eglise catho­lique et de l’adapter enfin aux exi­gences du monde moderne, alpha et oméga de l’humanité. Com­ment y voir clair dans ce brou­haha média­tique où l’ignorance le dis­pute à la manipulation ?

En lisant par exemple le livre de Jean-Marie Gué­nois, vati­ca­niste réputé et bien informé. L’auteur, par une ana­lyse croi­sée de Benoit XVI et de Fran­çois, de leur per­son­na­lité, de leur pen­sée, de leur pas­to­rale et de leur pon­ti­fi­cat, per­met de sai­sir ce qu’il se passe en ce moment au Vati­can. En pré­sen­tant Fran­çois comme un « anti­pape », l’auteur cherche à insis­ter sur l’ampleur de la trans­for­ma­tion de la charge pon­ti­fi­cale qu’opère le pape argen­tin, sur la forme (dépouille­ment et fin de la majesté pon­ti­fi­cale, ce qui épou­vante les rat­zin­ge­riens) mais aussi sur le fond avec son dis­cours sur la col­lé­gia­lité. Mais que cache cette « révolution » ?

Les pro­gres­sistes se sont appro­prié Fran­çois pour en faire celui qui enfin allait réa­li­ser leur rêve des années 1970 : l’abandon de la doc­trine catho­lique. Déjà les espoirs sont déçus. Et c’est ce que montre Gué­nois. Fran­çois reste dans la ligne. Social oui mais atta­ché à la doc­trine et sur­tout à une évan­gé­li­sa­tion puis­sante, dyna­mique, qui sort des églises, conquiert par l’exemple et non par le pro­sé­ly­tisme. Ce n’est pas avec lui que l’Eglise adop­tera l’esprit du monde. Comme Gué­nois l’écrit très bien, Fran­çois dit dif­fé­rem­ment ce que l’Eglise dit depuis tou­jours.
Les por­traits croi­sés de Benoit XVI et de Fran­çois, sub­tils et nuan­cés, per­mettent de sai­sir le fossé qui sépare les deux hommes. On ne trou­vera pas les cari­ca­tures habi­tuelles sur le pape Rat­zin­ger que conti­nuent de col­por­ter les médias qui détestent toute pen­sée conser­va­trice et n’aiment les pré­si­dents amé­ri­cains que quand ils sont démo­crates… Au contraire, Gué­nois rend une sorte d’hommage à Benoît XVI qui par­tit pour évi­ter que sa santé ne soit un han­di­cap pour l’Eglise.

Fran­çois est aimé parce qu’il est le pape des pauvres (le pré­cé­dent, comme cha­cun sait, était celui des riches…), parce qu’il réforme la Curie (monde dont l’immense majo­rité des jour­na­listes ignore tout, sauf qu’elle est peu­plée par des gens abo­mi­nables…) et parce qu’il réflé­chit sur la manière de régler la dou­lou­reuse ques­tion des divorcés-remariés (on ira tous au para­dis de toute façon…) Les expli­ca­tions de Gué­nois sur ces ques­tions éclai­re­ront les lec­teurs sur les enjeux de ces réformes cru­ciales et qui risquent d’ébranler l’Eglise. Je ne suis pas per­son­nel­le­ment convaincu par son ana­lyse sur les consé­quences de la renon­cia­tion de Benoît XVI qui entraî­ne­rait un dan­ge­reux affai­blis­se­ment de l’autorité. J’y vois au contraire l’origine dans l’attitude du pape Fran­çois qui, à l’instar de Jean XXIII et Paul VI, donne l’impression qu’un vent de liberté souffle sur l’Eglise et que désor­mais tout est per­mis. Gué­nois recon­naît que le pape cherche par­fois à éteindre des incen­dies qu’il a lui-même allu­més. La ques­tion des divorcés-remariés est à cet égard éclai­rante. Et on ne peut que trem­bler devant le pro­jet de lais­ser aux confé­rences épis­co­pales une auto­no­mie doc­tri­nale. Plus que jamais il faut médi­ter le pon­ti­fi­cat de Paul VI.

Fran­çois se heurte à des résis­tances mais sur­tout à des inquié­tudes, à mes yeux tout à fait légi­times. En sor­tant du livre de Gué­nois, de nom­breux lec­teurs gar­de­ront leur enthou­siasme pour le pape argen­tin, d’autres seront ras­su­rés. La ques­tion du titre est excel­lente : jusqu’où ira-t-il ? Jusqu’où entraînera-t-il l’Eglise ? On ne sait… En tout cas, mal­gré quelques réserves, Jean-Marie Gué­nois est très  optimiste.

fre­de­ric le moal

Jean-Marie Gué­nois, Jusqu’où ira Fran­çois ? , J.C Lat­tès, sep­tembre 2014, 210 p. - 18,00 €.

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