Celle qui pleure au cinéma même en regardant les bandes-annonces : entretien avec l’artiste Rosy Lamb

Par sa sai­sie de l’intimité fémi­nine, Rosy Lamb ne cherche pas l’indécence. Ses modèles échappent par­tiel­le­ment à la vue. Elles res­tent les montrées-cachés qui ne donnent pas de réponse à l’abyssale nudité du corps. Le plai­sir du voyeur à for­mer avec l’image un duo est écarté. L’artiste d’origine amé­ri­caine prouve qu’en art la nudité n’est pas la chair mais la pein­ture. L’exhibition pose la ques­tion de la soli­tude non pour la repous­ser mais parce qu’elle engendre un remo­tio par­ti­cu­lier. Il arti­cule ce qui est dévoilé à ce qui ne peut se péné­trer. L’être y est éprouvé dans sa fra­gi­lité et un demi-éveil. Au regar­deur de le décou­vrir dans des cré­pi­te­ments, des tra­cés et leurs émotions.

Lire notre cri­tique sur l’exposition de Rosy Lamb, Dans l’air mûr

Entre­tien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
La faim. Par­fois je me lève sans souci, juste pour jouer avec le jour. Sou­vent une pièce sur laquelle je tra­vaille me fait l’effet d’un pur­ga­toire et aus­si­tôt je me lève juste pour sau­ter dans le feu. Mais je suis tou­jours très affa­mée le matin.


Que sont deve­nus vos rêves d’enfants ?
Enfant, je n’ai jamais pensé deve­nir quelque chose. Je rêvais et je le fais encore et toujours.

Qu’avez-vous aban­donné ?
Pas grand-chose. Mes pre­mières sen­sa­tions d’enfance tour­naient autour de la beauté du monde, la joie d’être vivante. J’aime tou­jours beau­coup la vie.

D’où venez-vous ?
Je suis née dans une région très rurale du New-Hampshire (USA).

Quelle est la pre­mière image dont vous vous sou­ve­nez ?
Un petit rayon de soleil brillant sur ma main et qui don­nait une cou­leur rouge à mes os.

Et le pre­mier livre ?
“Lit­tle Bear” (Le Petit our­son) d’Else Hol­me­lund Mina­rik avec des illus­tra­tions de Mau­rice Sen­dak.
Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres artistes ?
La seule fois que je me pose cette ques­tion est lorsque je me sou­cie de la ren­ta­bi­lité de mon tra­vail. Quand je suis com­plè­te­ment per­due dans mon tra­vail, je vais dans la direc­tion de mon com­bat et de mon plai­sir sans autres réfé­rences que l’idée claire de ce que je dois faire et comment.

Où travaillez-vous et com­ment ?
Je tra­vaille dans mon ate­lier de Paris. De manière obsessionnelle.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
J’aime que l’intimité vienne à moi par chance ou ADN. Je ne rêve pas beau­coup d’écrire à quelqu’un de façon impromp­tue. J’aime connaître d’autres artistes à tra­vers leurs oeuvres et puis j’aime res­ter chez moi et être dans mon propre travail.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Mon mix habi­tuel de musique digi­tale. Quelques uns de mes vieux chou­chous : Arvo Part, Lhasa de Sela, Leo­nard Cohen, Nick Drake et Fats Wal­ler. Je passe aussi beau­coup de temps dans mon ate­lier à écou­ter des livres-audio et des radios en langue anglaise. Lorsque je peins sou­vent, je n’écoute rien.

Quel livre aimez-vous relire ?
Il y a quelques livres que j’ai com­mencé à lire lorsque j’étais très jeune et que je reprends comme s’ils étaient de vieux amis lorsque je les prends sur une éta­gère. «L’Attrape cœurs », « Orgueil et pré­ju­gés », « Lolita », « Ham­let » font par­tie de ceux-là.

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?

Je suis la vie qui regarde à l’extérieur et, tou­jours, même si mon visage vieillit je semble ne pas m’en rendre compte et ne pas me sou­ve­nir de ce que j’ai vu – C’est pour­quoi le pein­ture de por­trait est si dif­fi­cile pour moi, il est si dur de faire quelque chose à par­tir de rien.

Quel lieu a valeur de mythe pour vous ?
La mai­son où je suis né dans le New Hamp­shire et où ma mère vit encore. C’est une mai­son humble et petite, en bois, elle est située au som­met d’une col­line. De là, on découvre forêts et mon­tagnes dans toutes les direc­tions. Elle a tou­jours été mon centre géo­gra­phique du monde même long­temps après et que je sois par­tie à la ville pour entrer dans une école d’art.

Quels sont les artistes dont vous vous sen­tez le plus proche ?
Comme pour les livres que j’ai lu depuis mon enfance, il y a des artistes que j’ai d’abord décou­vert dans les livres sur les éta­gères de ma mère et qui pos­sé­dait un mys­tère sans fin pour moi. Ver­meer, Hol­bein, Degas, Matisse and Van Gogh font par­tie de ceux-là. Et ensuite il y a eu tant de peintres et de sculp­teurs et tant d’artistes que j’ai aimés depuis ces pre­mières amours. Mais je ne pense pas à des artistes lorsque je tra­vaille, le moins pos­sible en fait. Me réveiller et puis peindre est pour moi un moyen de me connec­ter for­te­ment pen­dant un temps avec le moment qui se déroule autour de moi. C’est aussi une chance de témoi­gner et de remettre en conscience com­bien je suis très aveugle de l’intégrité de tout..

Quel film vous fait pleu­rer ?
Il est très facile pour moi de pleu­rer au cinéma. En fait, je pleure sou­vent en regar­dant des bandes-annonces. Récem­ment j’ai pleuré en regar­dant un film indien : “Lootera”.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Un mas­sage ou encore mieux, un abon­ne­ment entier à des séances de massages.

Que pensez-vous de la phrase de Lacan : “Aimer c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas” ?
Je n’y per­çois pas un grand sens pour moi. L’amour, c’est accep­ter nous mêmes et la vie comme nous sommes et comme elle vient dans sa per­fec­tion incomplète.

Entre­tien et pré­sen­ta­tion réa­li­sés et tra­duits de l’anglais par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, juin 2014.

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