Jean-Paul Bled, L’agonie d’une monarchie. Autriche-Hongrie 1914–1919

La fin des Habsbourg

L’Autriche-Hongrie a non seule­ment été une des grandes vic­times de la Grande Guerre, mais sa dis­pa­ri­tion a laissé un vide géo­po­li­tique, cultu­rel et même émo­tion­nel qui n’a jamais été com­blé. Il est vrai que cet empire consti­tuait une excep­tion dans l’Europe de 1914 : un Etat mul­ti­cul­tu­rel et mul­tieth­nique, struc­turé autour de la fidé­lité dynas­tique. Ses enne­mis ne man­quaient donc pas : natio­na­listes divers et variés, répu­bli­cains laï­cistes, armées de l’Entente achar­nées à détruire cette construc­tion à l’origine de la catas­trophe. Pour­tant, le très beau livre de Jean-Paul Bled démontre que la monar­chie des Habs­bourg est morte avant tout de sa propre mala­die de lan­gueur accé­lé­rée par la guerre,et que, davan­tage que ses enne­mis, elle eut à subir les coups de ses natio­na­li­tés mais aussi de son allié prin­ci­pal, l’Allemagne.
L
’ouvrage se veut glo­bal. Les ques­tions diplo­ma­tiques, mili­taires, poli­tiques, sociales et idéo­lo­giques sont toutes trai­tées avec la très grande clarté dont sait user l’auteur. Et on est saisi par l’apparente contra­dic­tion entre les fai­blesses intrin­sèques de la monar­chie, minée par les divi­sions internes et atta­quée sur tous les fronts, et cette capa­cité à les sur­mon­ter, ce qui lui a per­mis de tenir ses lignes de front pen­dant quatre ans. La période de la guerre appa­raît donc comme une lutte constante entre ses deux ten­dances, sans que l’une ne soit en capa­cité de l’emporter sur l’autre.

La nature mul­ti­cul­tu­relle du pays, autant que le poids poli­tique des Hon­grois dans le sys­tème dua­liste, ont empê­ché les Autri­chiens de tran­cher cer­taines ques­tions vitales. Parmi celles-ci se détache l’alliance avec l’Allemagne. C’est un point majeur du livre qui met bien en lumière ce lent et inexo­rable pro­ces­sus de satel­li­sa­tion de la Double Monar­chie par le Reich, sans lequel aucune vic­toire n’était pos­sible. Quand l’empereur Charles tente de s’en sous­traire, il ne dis­pose ni de l’espace poli­tique, ni de la per­son­na­lité pour impo­ser une telle rup­ture. L’Autriche-Hongrie sui­vra l’Allemagne dans la défaite.
C
ar – et c’est un autre ensei­gne­ment de l’ouvrage – les Alliés de l’Entente n’ont pas cher­ché à détruire l’Etat des Habs­bourg, en tout cas pas avant le prin­temps 1918 qui marque un tour­nant majeur sur cette ques­tion. Non, l’Autriche-Hongrie n’est pas par­ve­nue à se sau­ver elle-même. Elle ne pou­vait donc plus l’être en 1918, mal­gré l’ultime volonté de Cle­men­ceau de la main­te­nir au nom du sacro-saint prin­cipe de l’équilibre européen.

Qu’a gagné l’Europe au mor­cel­le­ment ter­ri­to­rial ? Qu’ont gagné les peuples de François-Joseph à l’indépendance, sinon le mar­tyre infligé par les nazis et les com­mu­nistes ? Ste­fan Zweig pleura sur les ruines du bel édi­fice jeté à bas. Et sans doute n’avait-il pas tout à fait tort…

 frede­ric le moal

 Jean-Paul Bled, L’agonie d’une monar­chie. Autriche-Hongrie 1914–1919, Tal­lan­dier, mars 2014, 463 p., 25.90 €

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One Response to Jean-Paul Bled, L’agonie d’une monarchie. Autriche-Hongrie 1914–1919

  1. ki

    Merci de votre hospitalité

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