Les Poésies de Claude Roy

Claude Roy, auteur pro­li­fique, esthète de sa propre exis­tence, a tra­versé le XXème siècle. Il a épousé toutes les erreurs et toutes les véri­tés de son époque. Mais il n’a jamais été assez jeune pour tout savoir.
Il a aimé Maur­ras, Ara­gon et Super­vielle entre autres. Bien que sa poé­sie soit peu connue, il est pré­fé­rable d’avoir tort avec lui que rai­son avec la poé­ti­caille­rie. Claude Roy a de la chance : étant méconnu, la redé­cou­verte de Poé­sies (Gal­li­mard) le res­sus­cite. Ne reste pas momie qui veut.

Véze­lay, refuge des poètes

Si vous ne connais­sez pas Véze­lay, inutile d’aller plus loin. Si vous connais­sez Véze­lay, mais pas Plou­gres­cant, la poé­sie vous est étran­gère comme une rame de métro ne dis­serte pas de l’avenir des pis­sen­lits. Le silence de Véze­lay est du pur bon­heur. Les sons de la nuit sont des échos de ce silence, qu’on ne dirait pas étouffé (car étouf­fer le silence est aussi impro­bable qu’étrangler la sot­tise) mais venant « à pas de vent de loup de fou­gère et de menthe ».
Claude Roy est un mer­veilleux poète. Il habi­tait Véze­lay. Je suis sûr que si les bio­gra­phies des écri­vains m’intéressaient, j’apprendrais qu’il a vécu à Plou­gres­cant entre le bar
Ar Vag et l’église dont le cime­tière est la pre­mière vague de la côte gra­ni­tique. Je lis tel­le­ment de « poètes » (je pro­nonce volon­tiers « brouettes ») pour qui le bor­bo­rygme est un indice d’ascension des som­mets, que lire Roy est comme se net­toyer le cer­veau au gant de crin.

Avec lui « la mer chante à bouche fer­mée / l’épaisse nuit de ses poissons ».

Il prouve une fois encore que la poé­sie, c’est d’abord une nar­ra­tion pen­sée. C’est donc le contraire d’un manège for­mel dans lequel attra­per le pom­pon équi­vaut à une tur­pi­tude gram­ma­ti­cale et à un jingle lexi­cal. Dans son poème « J’ai peur la nuit », Roy se trans­forme en Sadegh Hedayat de La chouette aveugle, jon­glant avec la répé­ti­tion et le ver­tige qu’elle implique. Ainsi, il écrit « dans le creux de la nuit » un poème auquel il songe « dans le creux de la nuit » répé­tant les pre­miers vers dans une coda fas­ci­nante.
La musique est une réflexion. La poé­sie est une musique. Peut-on pour autant en tirer un syl­lo­gisme ? Oui : la poé­sie est réflexion : une manière de phi­lo­so­pher dif­fé­rem­ment, c’est-à-dire de remer­cier sans tou­jours don­ner un cours de main­tien ou de mettre des ronds de ser­viette sur la table.

Dans cette pers­pec­tive hei­deg­gé­rienne où pen­ser est un remer­cie­ment (Den­ken ist Dan­ken), poé­ti­ser, c’est faire une révé­rence à ce qui est. Ainsi, « dans son som­meil glis­sant l’eau se sus­cite un songe », Roy rend consan­guines poé­sie et nar­ra­tion réflexive. La poé­sie est la fic­tion de demain. Avec Roy, il y avait déjà des vers du sur­len­de­main. Il y a des phi­lo­sophes qui naissent post­humes et des poètes qui étin­cellent plei­ne­ment post-mortem alors qu’il y a tant de morts-vivants dans les librai­ries.
Il fau­drait écrire une his­toire de la poé­sie sous l’angle de la saga des vam­pires. A chaque fois que je contemple un rayon étique où le mot « poé­sies » trône, je me frotte le corps d’ail. L’ail sert éga­le­ment contre les haï­kus, ces vam­pires sans dents.

Mys­tique et poé­sie, même combat

Après quoi, je me rends à Véze­lay, j’y traîne la savate et l’âme dans le che­min de lumière de la Basi­lique, pour y lire Roy et les sol­stices. Roy avait une admi­ra­tion pour la mys­tique comme Mit­ter­rand, son ami de Jar­nac. Comme ce der­nier, Roy a tra­versé le ving­tième siècle en se tra­ver­sant lui-même tel un lan­ceur de cou­teaux qui aurait été sa propre cible.
Mais il n’a jamais pris la poli­tique pour la mys­tique. Sa poé­sie est un hom­mage à cette dis­tinc­tion. La mys­tique sur­passe la « réa­lité » ; elle la découvre comme un corps avant la douche. La mys­tique décrasse la « réa­lité » dont elle n’est qu’une par­tie : Com­ment pourrait-il en être autre­ment ? Roy ajoute que : « la voix est une eau cap­tive sous la glace… Ma voix toute empê­trée dans les caves du corps / qui vient à moi tou­jours au tra­vers de moi-même / toute nouée dans ma peau, ma caresse, et l’effort / que fait pour s’échapper cet autre que j’enferme ». Car là se situe l’expérience mys­tique qui confine tou­jours à une imper­son­na­li­sa­tion des expériences.

Tous les poètes savent que plus on pense, moins on a d’idées personnelles

En ce sens, les idées sont des héré­sies, pour rependre la for­mule de Bos­suet ou « les idées, il n’y a rien de plus vul­gaire. Il y en a plein les com­mis­sa­riats » selon Céline. De fait, il est néces­saire « de ven­ter quand on est vent… et quand on n’est qu’un homme nom­mer ce qui est là ». Les idées ne sont que les ombres de l’expérience mys­tique et poé­tique et « l’ombre essaie de res­sem­bler / à celui qu’elle accom­pagne / mais c’est tou­jours à refaire, / tou­jours à recom­men­cer. / Métier d’ombre ».
Roy note là un point cen­tral : l’ombre ne dis­pa­raît que par la poé­sie ou la bai­gnade (car il n’y a pas d’ombre dans la mer), et encore, de manière tran­si­toire. Il rejoint les affir­ma­tions des mys­tiques rhé­nans ou Apol­li­naire : « Il y vient aussi nos ombres / Que la nuit dis­si­pera / Le soleil qui les rend sombres / Avec elles dis­pa­raî­tra ». Le poème découvre l’ombre qui le recouvre. Et la poé­sie ne serait que cela selon Roy ?

La poé­sie a pré­fi­guré la phy­sique quantique

Non, bien sûr. Il y a la part ter­restre repré­sen­tée par Véze­lay et il y a la mer que Plou­gres­cant façonne, cet « océan qui redonne et reprend la mémoire ». En poé­sie comme pour les neu­ros­ciences, la mémoire est d’abord une éta­gère du futur sur laquelle on trouve avant tout ce qui n’a pas encore été défini. La mémoire est donc d’abord de l’amour où « ton cœur m’empêche de mou­rir s’il bat tout près du mien » puisque l’amour n’a pas de champ lexi­cal constant qui pro­cé­de­rait d’une gram­maire figée ; c’est donc une esthé­tique aléa­toire.
Son prin­cipe est celui de la super­po­si­tion des états. Si elle peut exis­ter dans plu­sieurs états dif­fé­rents, alors elle peut éga­le­ment se trou­ver à la fois dans tous ces états, comme sus­pen­due entre plu­sieurs réa­li­tés. C’est, là, la défi­ni­tion d’une phy­sique poé­tique. Dans ce cadre, Claude Roy est un poète d’une tra­di­tion à naître.

valery molet 

Claude Roy, Poé­sies, Gal­li­mard, coll. Poe­sie Gal­li­mard N° 60, 24 Juin 1970, 192 p. — 10,20 €.

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