Inventons l’avenir, il en restera sûrement quelque chose ! Avenirs de Jean-Pierre Siméon

Lave­nir n’existe pas d’un point de vue indi­vi­duel. Pour autant, le no future des anar­chistes anal­pha­bètes n’a guère plus de consis­tance. J’invoquerai donc, ici, le point de vue de dieu à la manière de Spi­noza (qui fait que com­prendre, c’est embras­ser tout l’univers) et la théo­rie de la vaine obser­vance qui, selon saint Augus­tin, conduit à faire du temps le seul apa­nage de Dieu. Dès lors, l’éternité n’est pas la pani­fi­ca­tion de l’avenir dont les miches seraient dis­tri­buées à cha­cun des êtres humains comme une Cène ridi­cule.

Alors de quoi nous parle Jean-Pierre Siméon dans son der­nier recueil Ave­nirs ? Il est peut-être néces­saire de lire le titre. Les ave­nirs existent lorsqu’ils sont poé­tiques, c’est-à-dire lorsqu’ils touchent au plus pro­fond de la réa­lité. Car, les poètes entre autres caté­go­ries d’hommes qui ne rêvent pas d’un monde meilleur, le conçoivent comme le lieu vivant des sug­ges­tions d’hypothèses, là où fré­mit la conjec­ture ; dans le monde antique, on appe­lait cela des cos­mo­go­nies.
Les ave­nirs, tou­jours renais­sants des poètes, allient la détes­ta­tion du tract, la diver­gence des coïn­ci­dences et le com­bat contre l’actualité éter­ni­sée dans une super­sti­tion du pré­sent. La poé­sie est la contre-indication du mal­heur et des aus­pices de catas­trophe. L’avenir est un gri­gri que réfri­gère une amulette.

Heureu­se­ment, Siméon n’est pas super­sti­tieux car cela porte mal­heur comme le disait Alphonse Allais. « Nous sommes les éter­nels contem­po­rains / Des joies per­dues et / De la clarté qui le len­de­main leur sur­vit ». Bien sûr, la ques­tion de la suite de l’humanisation de l’homme est une « ques­tion aussi vaine / Qu’un clou planté dans l’eau ». Tou­te­fois, n’y a-t-il aucun moyen d’échapper aux vacances, à la tonte heb­do­ma­daire des pelouses et au lavage de voi­tures ? D’obvier à la mathé­ma­ti­sa­tion indé­cente de demain ?
Si, évi­dem­ment, car « Nul cal­cul aux mains blanches / N’inventera jamais le fris­son des brumes sur la mer ». Comme le sou­ligne Julien Farges, dans un magni­fique article paru dans la revue « 
Phe­no­me­logy and Mind » : « C’est prin­ci­pa­le­ment la rup­ture de l’équilibre entre com­pré­hen­sion et inven­tion, lequel avait rendu pos­sible le rayon­ne­ment de la culture euro­péenne, que Valéry rend res­pon­sable d’une insta­bi­lité géné­rale à laquelle il donne dès 1919 le nom de « crise de l’esprit ».

La for­mule de ce dés­équi­libre est la sui­vante : « tout ce que nous savons, c’est-à-dire tout ce que nous pou­vons, a fini par s’opposer à ce que nous sommes ». Inven­tons donc d’autres ave­nirs puisque « Depuis tou­jours un monde est en attente / Au centre exact de notre oubli ». Inven­tons l’avenir, il en res­tera sûre­ment quelque chose. A l’orée de ce quelque chose, si tout se passe bien, rien ne nous attend d’autre qu’une sim­pli­fi­ca­tion des énon­cés, une exé­gèse des lieux com­muns dont le temps et les crises sont eux-mêmes les harus­pices.
Sous les vis­cères, le bon­heur des jours d’après ; à moins que le futur ne soit pas pour demain. Dès lors, il est pré­fé­rable d’en subo­do­rer les bor­dures et d’y esquis­ser des figures de style aujourd’hui invrai­sem­blables puisque noyées dans le cris­se­ment de roues d’un gigan­tesque caddie.

Ce que j’aime chez Siméon, c’est la feinte sim­pli­cité des vers qui met en exergue la fran­chise de l’expression. Sa poé­sie n’est pas rava­gée par les tics for­mels qui conduisent à ce que la forme devienne du fond qui se sou­lage. Ici, on lie l’ensemble comme une gly­cine qui tord une grille pen­dant qu’elle se contor­sionne, lais­sant les fra­grances concur­ren­cer les exha­lai­sons, très loin de la poé­sie à l’ail et écha­lote des momen­ta­nés du moment.
Sa sim­pli­cité sur­abonde sans excom­mu­ni­ca­tion : on se sent chez soi chez lui. Si les huma­nistes étaient moins sots, on se sen­ti­rait huma­niste en le lisant. Tou­te­fois, une manière de mélan­co­lie émerge, minia­tu­ri­sée par l’espérance. Ainsi, « l’homme est déses­pé­rant. Il est comme un oiseau dont la porte de la cage serait ouverte et s’entêterait à comp­ter ses plumes en pié­ti­nant ses fientes ». Siméon a les ver­tus théo­lo­gales che­villées au corps pour que « la nuit du monde en (soit) moins noire ».

Il n’admet pas la nui­tasl­gie des ouvreurs de veine habi­tuels pour qui le sui­cide est une forme de hobby même si « à chaque ins­tant il échoue par bon­heur à être ce qu’il doit être ». Dans cette pers­pec­tive, l’écriture est l’aveu d’un échec. Quand nous serons huma­ni­sés (sous la forme que Nietzsche évoque lorsqu’il parle du pro­ces­sus de spi­ri­tua­li­sa­tion de l’homme), « nous n’aurons plus besoin de l’émouvant échec du poème » ; peut-être que nous n’aurons plus besoin de cette affec­tion qu’est la conscience. C’est la rai­son pour laquelle « il nous faut bâtir un ave­nir de paille puisque nous n’avons rien appris de nos ruines ».
Au moins, sur ce lit, comme Ara­gon dans
La défense de l’infini, nous pour­rons inju­rier ceux qui sou­haitent nous réveiller pour nous confron­ter une fois encore à « la chien­ne­rie l’instabilité l’aigreur ». Je pré­fère pen­ser avec Siméon que « demain est dans le bai­ser de main­te­nant » et que, jamais, « l’évidence (ne sera) notre oreiller ».

Au fond, la poé­sie demeure le point où la rup­ture des dés­équi­libres n’est pas qu’une iro­nie. Son prin­cipe est celui de la super­po­si­tion des états. Si elle peut exis­ter dans plu­sieurs états dif­fé­rents, alors elle peut éga­le­ment se trou­ver à la fois dans tous ces états, comme sus­pendu entre plu­sieurs réa­li­tés.
C’est, là, la défi­ni­tion d’une phy­sique poé­tique. Dans ce cadre, tous les poètes forment le club d’une tra­di­tion à naître.

valery molet  

Jean-Pierre Siméon, Ave­nirs, Gal­li­mard, avril , avril 2024, 176 p. — 18,00 €.

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