Joann Sfar, Reines et Dragons — t.01 : “La Petite Reine”

Quand une princesse…

Bien que le scé­na­riste aborde avec le même inté­rêt les domaines les plus divers comme le polar, le wes­tern, le fan­tas­tique, l’adaptation lit­té­raire ou bio­gra­phique, il est un grand ama­teur d’heroïc fan­tasy. Et, avec le pre­mier tome de sa nou­velle série, il ne se retient pas pour mettre en scène les grands thèmes du genre.

Après des inter­ro­ga­tions bien maté­rielles comme le bros­sage des dents, les der­niers mots à avoir dit à ses parents, une jeune prin­cesse est réveillée par un page qui entre dans sa chambre. Il n’a pas le temps de finir son mes­sage d’avertissement qu’une hal­le­barde le tra­verse du crou­pion au tho­rax. Une sorte de semi-orque sur­git avec des inten­tions fort bel­li­queuses. Si dans de nom­breux domaines ses connais­sances sont théo­riques, comme en arts mar­tiaux, la prin­cesse se débat tant et si bien qu’elle échappe aux assaillants.
Dans la cour du châ­teau, il y en a par­tout et elle voit ce qui reste de ses parents sur un bûcher.
Quand une vieille main la touche, elle riposte vive­ment avant de recon­naître le Natu­ra­lien, nom donné par ses parents au magi­cien. Celui-ci lui dit de ne pas s’inquiéter, qu’ils vont rejoindre des ren­forts quand une flèche empoi­son­née lui trans­perce les joues. Avant de mou­rir, il l’emmène dans un labo­ra­toire et lui donne le bien le plus pré­cieux du royaume… une bicy­clette. Elle se retrouve seule dans la nuit jusqu’au moment où, action­nant la son­nette, elle voit appa­raître un dragon…

Joann Sfar donne vie à une jeune prin­cesse confron­tée à de mul­tiples dan­gers alors qu’elle avait vécu jusqu’alors dans un cocon où la culture pri­mait sur la force, les arts sur les armes. Mais, il fait de sa frêle héroïne aux longs che­veux bleus, un per­son­nage pug­nace se met­tant au dia­pa­son très vite de ses nou­velles condi­tions de vie, fai­sant preuve d’une capa­cité d’adaptation éton­nante pour sur­vivre, uti­li­sant au mieux ses quelques notions de capoeira, cet art mar­tial bré­si­lien.
Et ce récit qui mêle actions toniques, orques, forêts, mages, guer­riers et détrous­seurs, dra­gons et ani­maux sin­gu­liers est conté avec un humour étin­ce­lant. C’est déso­pi­lant, décalé, avec des réflexions, des nar­ra­tifs, des dia­logues pétillants, cocasses, d’une drô­le­rie remar­quable. On sou­rit, on rit des remarques, des retour­ne­ments de situa­tions, de la gale­rie de pro­ta­go­nistes bien éton­nants qu’il éla­bore autour de cette jeune princesse.

Le scé­na­riste joue aussi avec les mul­tiples sens que peut prendre le terme de reine. Il intègre des allu­sions à des contes comme celui de la prin­cesse au petit pois. Il mène de façon per­ti­nente une réflexion sur ce qu’est la magie par rap­port à ce qui est natu­rel. Si, pour des géné­ra­tions anciennes, nombre de phé­no­mènes inex­pli­qués pou­vaient sem­bler magiques, aujourd’hui tant de choses ont trouvé une expli­ca­tion. Cepen­dant, l’humour et le défer­le­ment de com­bats n’occultent pas l’approche de pro­blèmes de la société actuelle. Il fait la pro­mo­tion d’un art de vivre excluant la force bru­tale, le goût de la conquête. Il cible les vio­lences faites aux femmes…

Avec son des­sin si aisé­ment recon­nais­sable, il donne corps à une fan­tai­sie de haut niveau. La mise en cou­leur de Chris­tophe Araldi est remar­quable. Avec des bleus pro­fonds, il res­ti­tue de belles ambiances de nuit, et avec des teintes fortes, un dra­gon ruti­lant.
Un pre­mier album qui emporte l’adhésion pour ce nou­vel uni­vers pro­posé par ce conteur hors-pair qu’est Joann Sfar.

serge per­raud

Joann Sfar (scé­na­rio et des­sin) & Chris­tophe Araldi (cou­leur), Reines et Dra­gons — t.01 : La Petite Reine, Dar­gaud, mai 2024, 56 p. — 15,95€.

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