Gradimir Smudja, Le Bordel des Muses — tome 1 : “Au Moulin Rouge”

Après Vincent et Van Gogh, voici un nou­vel aperçu de l’univers poético-pictural de Gra­di­mir Smudja…

Ah ! les jolies gambettes !!!

Henri de Toulouse-Lautrec et la nuit mont­mar­troise de la fin du XIXe siècle sont indis­so­ciables. Mais cette der­nière luirait-elle aujourd’hui du même éclat si cet amou­reux de la débauche bohème n’en avait nourri son œuvre ? Lau­trec, le Mou­lin Rouge, le french can­can, la fée verte, La Gou­lue et Le Désossé… ces rési­dus lumi­neux d’une époque à la fois proche et loin­taine ont peu à peu écrit une légende qui ne laisse pas de fas­ci­ner, et à laquelle les noir­ceurs de la période ajoutent un sur­croît d’attrait. Après nous avoir l’an passé révélé quelques secrets inavouables cachés der­rière l’œuvre de Van Gogh, Gra­di­mir Smudja entre­prend cette fois de rani­mer l’ambiance fes­tive et bario­lée du Mont­martre des années 1880–1890. Pouvait-il trou­ver meilleur guide que le comte Henri Marie Ray­mond de Toulouse-Lautrec-Monfa, plus connu sous le nom de Toulouse-Lautrec ?

Ce pre­mier tome du Bor­del des Muses, tout entier habité par le petit grand peintre, ne sau­rait pour­tant être consi­déré comme une “vie de Toulouse-Lautrec”, fût-elle rema­niée et cor­ri­gée. Il aurait fallu pour cela que l’on déce­lât der­rière cette suc­ces­sion de cases plus enchan­te­resses les unes que les autres quelque scé­na­rio, quelque trame struc­tu­rant une suite d’événements. Rien de tel ici — ou du moins pas de la manière dont on entend habi­tuel­le­ment “scé­na­rio”, “trame nar­ra­tive”… on a davan­tage le sen­ti­ment de muser çà et là le nez en l’air, d’effectuer une petite balade à bâtons rom­pus, croi­sant le temps d’une allu­sion pleine d’humour Oscar Wilde, Degas, Cézanne… Cette sen­sa­tion de flot­tai­son nar­ra­tive est accrue encore par la rareté des textes, et l’étrangeté des dia­logues qui ont sou­vent un côté légè­re­ment incon­gru tant cer­taines répliques paraissent ne pas se répondre l’une l’autre.

Ce n’est pas là une lacune : il ne s’agit pas de racon­ter mais de mon­trer. Les textes n’ont d’autre rai­son d’être que de sou­li­gner avec dis­cré­tion un des­sin écla­tant où se ramasse tout le pro­pos de l’auteur. Il faut en effet demeu­rer sans cesse à l’affût et ne rien perdre de ce qu’offrent les cases : cha­cune d’entre elles regorge de détails imper­cep­tibles lors d’une pre­mière lec­ture et c’est en eux que se love l’essentiel de l’humour dont est empreint l’album. Sans comp­ter que l’on a sous les yeux une for­mi­dable gale­rie d’œuvres pic­tu­rales revi­si­tées avec autant de fidé­lité que d’irrévérence affec­tueuse… D’abord sage­ment confi­nées dans leur page, les cases sou­dain s’affolent, s’affranchissent du carré ou du rec­tangle, s’épanouissent en pleine page où les per­son­nages semblent pris de ver­tige… le rythme change et suit les inflexions endia­blées du can­can le temps d’une revue : les jambes jaillissent, se lancent et se déjettent de côté, lais­sant leurs pro­prié­taires hors champ ; ça tourne, ça vire, la mousse des jupons monte et noie le petit grand peintre, pris alors en fla­grante posi­tion certes indé­cente mais loin d’être incon­for­table pour lui ! Le spec­tacle fini, la folle ronde des images se pour­suit, au gré des inven­tions de l’auteur : l’on voit Lau­trec se rêvant en Gul­li­ver chez les Lil­li­pu­tiens ou jouant à King Kong accro­ché au dôme du Sacré Cœur, Seu­rat qui se répand à n’en plus finir en p’tits points, des p’tits points, tou­jours des p’tits points…

Rien n’étonne dans ce monde far­felu — sur­tout pas les élé­phants roses en jupons. Monde far­felu mais néan­moins d’un grand réa­lisme gra­phique, encore qu’il faille bien admettre que ce réalisme-là est assez sin­gu­lier ! Si décors et per­son­nages se recon­naissent sans mal, on ne sau­rait qua­li­fier le des­sin de “réa­liste” stricto sensu. Disons plu­tôt que Gra­di­mir Smudja trans­cende la réa­lité comme l’ont fait les impres­sion­nistes, avec une par­ti­cu­la­rité qui lui est propre cepen­dant : il laisse affleu­rer la cari­ca­ture. Mais avec une telle déli­ca­tesse que le mot même de cari­ca­ture devient dis­so­nant - il fau­drait inven­ter un terme tout exprès pour cet art qui gros­sit cer­tains défauts avec grâce et les envi­ronne de pure poé­sie visuelle, toute en cou­leurs brillantes sub­ti­le­ment nuan­cées, jouant de mille varia­tions de lumières. 
 
A la croi­sée de son immense talent de peintre et de colo­riste, de sa fan­tai­sie débri­dée et de son amour pour le XIXe siècle finis­sant, Gra­di­mir Smudja a généré un uni­vers unique en son genre dont ce pre­mier tome du Bor­del des Muses, après Vincent et Van Gogh, donne un nou­vel aperçu. Une Belle Epoque plus vraie que nature est lan­cée dans une faran­dole effré­née par l’inventivité déli­rante et tendre d’un des­si­na­teur dont le pin­ceau fou fait lever la jambe aux vies de quelques grands artistes… pour notre plus grand plaisir.

Du 17 avril au 3 mai 2004, la gale­rie Daniel Maghen consacre une expo­si­tion à Gra­di­mir Smudja à l’occasion de la publi­ca­tion du pre­mier tome du Bor­del des Muses. Vous aurez un petit aperçu des œuvres expo­sées sur le site de la gale­rie.

isa­belle roche

   
 

Gra­di­mir Smudja, Le Bor­del des Muses — tome 1 : “Au Mou­lin Rouge”, Del­court, 50 p. — 12,50 €.

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